Stephen King
La nuit du loup-garou
(Cycle of the werewolf)
1983
Dans les puantes ténèbres de l’étable, il dresse sa tête hirsute. Ses yeux jaunes, hébétés, ont des reflets de braise. “J’ai faim”, balbutie-t-il.
(Henry Ellender, The Wolf.)
Avril en a trente et trente septembre
Trente jours en juin et trente en novembre
Et trente et un le reste, fors le second
Douze mois à pluie, à neige, à beaux rayons
Douze fois commère lune se fait gros ballon.
(Ancienne comptine)
Janvier.
Quelque part, tout là-haut, la lune brille, ronde et pleine. Mais de Tarker's Mills on ne voit plus rien du ciel obstrué par la neige d’un blizzard de janvier. Des bourrasques furieuses s’engouffrent dans l’avenue centrale déserte ; il y a beau temps que les chasse-neige oranges de la municipalité ont abandonné la partie.
Arnie Westrum, cheminot aux Chemins de fer du Maine, a été surpris par la tourmente à quinze kilomètres de la ville. La petite draisine à essence dont il use pour aller et venir le long des voies est restée coincée entre deux congères, et il s’est réfugié dans une baraque en planches où les ouvriers du rail entreposent outils et signaux. A présent, il attend une embellie en faisant patience sur patience avec un vieux paquet de cartes graisseuses. Dehors, le hurlement du vent monte soudain dans les aigus. Arnie lève la tête, alarmé, puis il abaisse à nouveau son regard sur les cartes étalées devant lui. Tout compte fait, ce n’était que le vent…
Mais le vent gratte-t-il aux portes, en gémissant pour qu’on lui ouvre ?
Arnie se dresse, longue silhouette dégingandée vêtue d’une cotte bleue et d’un gros paletot sans manches, une Camel fichée dans la commissure des lèvres, sa face ravinée de campagnard de Nouvelle-Angleterre teintée de douces lueurs orangées par la lampe-tempête accrochée au mur.
Le grattement reprend. Ça doit être un chien, se dit Arnie. Oui, ma foi, ça ne sera jamais qu’un chien perdu en quête d’un abri… Néanmoins, il reste indécis. II se dit que ça serait inhumain de laisser cette bête dehors par un froid pareil (non qu’il fasse tellement plus chaud dans la cabane : en dépit du petit radiateur à piles, son haleine forme un nuage blanc en s’échappant de sa bouche) ; et pourtant, il hésite encore. Une pointe de terreur glaciale s’est insinuée dans son cœur. La saison a été mauvaise à Tarker's Mills ; l’air s’y est alourdi de sinistres présages. Arnie a hérité le riche sang gallois de son père, et son instinct ne lui dit rien de bon.
Tandis qu’Arnie débat en lui-même de la conduite à tenir vis-à-vis de son visiteur, le gémissement plaintif s’enfle en un grondement de fauve. Avec un choc sourd, quelque chose d’incroyablement pesant entre en collision avec la porte… La chose prend son élan… heurte à nouveau le battant. Cette fois, la porte est ébranlée. Le haut s’écarte du chambranle, et un petit tourbillon de neige poudreuse tombe à l’intérieur.
Arnie Westrum cherche désespérément autour de lui un objet qui pourrait lui servir à se barricader, mais avant qu’il ait eu le temps d’empoigner la frêle chaise sur laquelle il était assis, la chose rugissante se précipite derechef sur la porte avec une force inouïe, la faisant éclater.
La porte tient encore un moment, pliée par le milieu et, dans la brèche béante, Arnie voit se profiler le plus énorme loup qu’il ait jamais vu. Le loup cogne comme un sourd sur les planches disjointes qui lui barrent le passage ; son mufle est retroussé par un rictus sauvage, ses yeux jaunes jettent de farouches lueurs…
Et ses rugissements ressemblent affreusement à des paroles humaines.
Pan après pan, grinçant, craquant, les derniers restes du battant cèdent devant cette créature. Encore un instant, et elle sera à l’intérieur.
Dans un angle de la cabane, au milieu d’un amas hétéroclite d’outils, une pioche est appuyée au mur. Arnie se précipite vers elle et s’en empare au moment où le loup achève de se frayer un chemin parmi les planches démantibulées. La bête se ramasse sur elle-même, ses yeux jaunes et luisants rivés sur l’homme aux abois, la langue pendante, ses oreilles couchées formant deux triangles velus sur les côtés de son crâne.
Derrière elle, des rafales de neige s’engouffrent par la brèche béante.
Elle bondit en rugissant, et Arnie Westrum lève sa pioche.
Il ne la lèvera plus.
Dehors, la faible lueur de la lampe-tempête dessine une tremblante dentelle sur la neige à travers la porte déchiquetée.
Le vent pousse la tyrolienne.
Un long hurlement s’élève.
Une chose inhumaine s’est abattue sur Tarker's Mills, invisible comme la pleine lune qui vogue tout en haut du ciel ténébreux. Elle a nom loup-garou, et sa survenue présente n’a pas plus de raison d’être que n’en aurait celle d’une épidémie de cancers, d’un assassin psychotique ou d’une tornade meurtrière. Son temps est venu, simplement, et le sort lui a fait choisir pour théâtre cette banale bourgade du Maine où l’événement de la semaine est le repas collectif dont les places vendues à l’encan servent à financer les œuvres de la paroisse (on y mange invariablement les traditionnels haricots au four), où les enfants offrent encore des pommes à leur maîtresse d’école, et dont l’unique hebdomadaire consacre de minutieux comptes rendus à toutes les excursions du club du troisième âge. Son prochain numéro comportera des nouvelles d’une variété moins anodine.
Dehors, la neige recouvre peu à peu les traces de la créature. Le vent crie d’une voix déchirante qui évoque des hurlements de plaisir. Mais d’un plaisir sans âme, sans Dieu, sans soleil, jouissance de gel opaque et d’hiver ténébreux.
Le cycle du loup-garou a débuté.
Février.
C’est la nuit de la Saint-Valentin. La lune est pleine, et ses rayons pénètrent à flots par la fenêtre, baignant la chambre d’une lumière froide et bleue. Allongée dans son étroit lit de pucelle, Stella Randolph rêve d’amour.
Ah ! l’amour, l’amour ! songe-t-elle. L’amour, ce serait…
Cette année, Stella Randolph, qui préside aux destinées de la seule mercerie-bonneterie de Tarker's Mills, a reçu vingt cartes. Une de Paul Newman, une de Robert Redford, une de John Travolta… Une, même, d’Ace Frehley, le guitariste du groupe Kiss. Elles sont posées, ouvertes, sur le bureau, à l’autre extrémité de sa chambre, et la lune y accroche de vagues reflets bleuâtres. Cette année, comme toutes les années précédentes, Stella Randolph s’est expédié ces cartes à elle-même.
L’amour, ce serait un baiser aux premières lueurs de l’aube… ou bien cet ultime baiser, gage d’amour éternel, par lequel se concluent tous les romans de la série Harlequin… L’amour, ce seraient des roses dans le soleil couchant…
Oh bien sûr, on rit d’elle à Tarker's Mills. Les mioches lui lancent des quolibets sournois et ricanent à la dérobée sur son passage ; parfois même, lorsqu’ils sont à distance respectueuse et que le constable Neary n’est nulle part en vue, ils vont jusqu’à psalmodier : “Bidon-bedon-grosse-dondon !” de leurs petites voix flûtées et moqueuses. Pourtant, Stella sait ce qu’est l’amour, elle sait ce qu’est la lune. Son commerce dépérit peu à peu, et c’est vrai qu’elle a quelques kilos de trop, mais par cette nuit propice aux rêveries, avec la poignante clarté de la lune qui ruisselle des fenêtres ourlées de givre, il lui semble que l’amour est encore possible, l’amour, et celui qui un jour viendra, apportant avec lui une entêtante odeur d’été…
L’amour, ce serait le contact rude d’une joue d’homme, râpeuse, un peu piquante…
Tout à coup, il y a un léger crissement à la vitre.
Stella se dresse sur les coudes, et le couvre-lit en piqué glisse de son imposante poitrine. Une silhouette sombre, aux contours vagues, mais indéniablement masculins, s’encadre dans la fenêtre, masquant la clarté lunaire. Je rêve ! se dit Stella. Eh bien, si c’est un rêve, je vais le laisser entrer. Je vais lui ouvrir ma fenêtre, puis je lui ouvrirai mes cuisses… Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est obscène : rien n’est plus beau, plus pur, plus parfait ! Ah, l’amour ce serait d’être ouverte toute grande pour le laisser venir en moi !
Elle se lève, persuadée qu’il s’agit d’un rêve, car il y a bel et bien un homme embusqué derrière la vitre et cet homme, elle l’a reconnu sans peine, vu qu’elle le croise pratiquement chaque jour dans la rue. Cet homme, c’est…
(L’amour ! L’amour vient ! L’amour est venu !)
Mais à l’instant où ses doigts boudinés se posent sur le froid châssis de la fenêtre à guillotine, Stella s’aperçoit que c’est une bête, et non un homme, qui se tient de l’autre côté : un énorme loup hirsute, les pattes de devant appuyées sur le bord extérieur de la fenêtre, les pattes de derrière enfoncées jusqu’à la croupe dans l’épaisse couche de neige qui s’est amoncelée contre l’un des murs de sa petite maison isolée aux confins de la ville.
C’est la Saint-Valentin et j’aurai de l’amour ! s’obstine Stella Randolph dans son for intérieur. Même en rêve, on peut être victime d’une illusion d’optique. C’est un homme, son homme, celui qu’elle attend depuis si longtemps, et il est d’une diabolique beauté.
(Diabolique, oh oui, l’amour ce serait d’avoir le diable au corps…)
Il est enfin venu par cette nuit tout irradiée de lune. Il est venu, il va la prendre, il va la…
Elle soulève brutalement le châssis, et le souffle glacial qui plaque sur ses cuisses le tissu arachnéen de sa chemise de nuit de nylon bleu pâle lui dit qu’il ne s’agit pas d’un rêve. Son Prince Charmant n’est plus là, et avec une sensation d’horreur vertigineuse elle comprend que c’est son imagination qui lui a joué un tour. Frissonnante, elle recule d’un pas mal assuré. Le loup bondit, atterrit sur le plancher de la chambre avec une extraordinaire légèreté et s’ébroue, éclaboussant la pénombre d’une poudre de neige impalpable.
L’amour, toujours ! L’amour, ce serait… Ce serait comme… comme un grand cri…
Elle se rappelle soudain Arnie Westrum, qu’on a retrouvé égorgé dans une cabane en bord de voie il y a tout juste un mois. Mais il est trop tard, beaucoup trop tard…
Le loup s’avance vers elle sans se hâter. Ses yeux jaunes lancent des lueurs de froide convoitise. Pas à pas, Stella Randolph recule vers son étroit lit de pucelle ; l’arrière de ses genoux dodus heurte la barre métallique du cadre et elle tombe à la renverse sur le couvre-lit en piqué.
Le sillon d’argent de la lune divise en deux, comme une raie bien nette, le pelage épais de la bête.
La brise qui s’insinue par la fenêtre ouverte fait trembler imperceptiblement les cartes de la Saint-Valentin entassées sur le bureau. L’une d’elles se détache de la pile et tombe en tournoyant paresseusement sur elle-même.
Le loup pose ses deux pattes sur le lit, une de chaque côté du corps étendu de Stella. Elle sent son haleine sur son visage, une haleine brûlante, mais dont la chaleur n’est pas si déplaisante que ça. Les yeux jaunes du monstre plongent dans les siens.
- Mon chéri… souffle-t-elle en fermant les paupières.
Il s’abat sur elle.
L’amour, ce serait comme une mort.
Mars.
Le dernier blizzard de l’année occasionne de sérieux dégâts aux arbres de Tarker's Mills. A la tombée du soir, tandis que la nuit couvre graduellement la campagne d’un opaque manteau de ténèbres, la neige lourde et molle vire en pluie et les gros paquets d’eau congelée ont raison de nombreuses branches mortes qu’on entend éclater dans toute la ville avec des détonations pareilles à des coups de fusil. “La Nature élague ses branches pourries”, commente Milt Sturmfuller à l’intention de sa femme qui vient de verser le café. Milt Sturmfuller, directeur de la bibliothèque municipale de Tarker's Mills, est un individu osseux, avec un front étroit et des yeux d’un bleu délavé. Cela fait douze ans à présent qu’il soumet son épouse, une jolie femme silencieuse et stoïque, à une véritable terreur. Certains habitants de Tarker's Mills (Joan Neary, la femme du constable, est du nombre) soupçonnent l’atroce vérité, mais nul sinon les Sturmfuller eux-mêmes ne la connaît vraiment. Les petites villes comme Tarker's Mills recèlent souvent de ces zones d’ombre dont le secret n’est jamais éventé.
Milt est tellement satisfait de sa remarque qu’il la répète une deuxième fois : “Eh oui, la Nature élague ses branches pourries…” Sur quoi les lumières s’éteignent subitement et Donna Lee Sturmfuller ne peut retenir un cri étouffé accompagné d’un haut-le-corps qui lui vaut de renverser son café.
- Essuie-moi ça, lui ordonne Milt d’une voix coupante. Essuie-moi ça, tu m’entends !
- Oui, mon chéri. Tout de suite.
En tâtonnant dans le noir à la recherche d’une éponge pour essuyer le café renversé, Donna Lee se racle le tibia contre un tabouret et pousse un gémissement de douleur. Son mari s’esclaffe bruyamment dans l’obscurité. Pour lui, il n’est rien de plus désopilant au monde que le spectacle de la souffrance de sa femme, à l’exception peut-être des histoires drôles de Sélection du Reader’s Digest. Ah, ces blagues du Reader’s Digest, qu’est-ce qu’elles sont tordantes !
Ce soir, la Nature n’a pas élagué que ses branches pourries, mais aussi quelques-uns des câbles à haute tension qui courent au long de la rivière. La neige liquéfiée a recouvert les gros câbles d’une chape de glace sans cesse plus épaisse, si bien qu’à la fin ils ont cédé et se sont effondrés sur la route comme des serpents enchevêtrés en se tortillant paresseusement et en crachant des flammèches bleuâtres.
La ville est tout entière plongée dans les ténèbres.
Comme si cet ultime méfait l’avait finalement rassasié, le blizzard perd de son mordant et s’apaise ensuite peu à peu. La température dégringole ; sur le minuit, le thermomètre est descendu aux alentours de moins six. La neige bourbeuse pétrifiée par le gel forme d’étranges sculptures. Le champ de foin du père Hague, celui que les gens d’ici connaissent sous le nom de “Pré des quarante arpents”, a pris un aspect de faïence craquelée. Dans les maisons toujours privées de lumière, les chaudières achèvent de s’éteindre avec d’ultimes gargouillements. Les routes sont bien trop glissantes pour que les réparateurs de lignes puissent s’y aventurer.
Une éclaircie se dessine dans le ciel. La pleine lune joue à cache-cache avec les nuages qui s’effilochent. Dans ses reflets intermittents, la neige épaisse qui recouvre la grand-rue a des lueurs d’ossements blanchis.
Un long hurlement s’élève dans la nuit.
Demain, personne ne pourra dire d’où venait ce cri. Il était partout et nulle part tandis que la clarté lunaire soulignait les formes trapues des maisons enténébrées et que le vent de mars se levait en soufflant lugubrement dans sa corne, tel quelque Viking fantôme remonté du fond des âges ; il dérivait avec le vent, solitaire et sauvage.
Donna Lee Sturmfuller l’entend tandis que sa crapule de mari dort du sommeil du juste à côté d’elle. Debout en caleçon de flanelle à la fenêtre de son appartement de Laurel Street, le constable Neary l’entend aussi, de même qu’Ollie Parker, le veule et grassouillet principal de l’école communale, qui n’est qu’à demi assoupi dans sa propre chambre à coucher, et quelques autres résidents de la localité, parmi lesquels un jeune garçon infirme de naissance.
Si l’on a entendu ce cri, nul n’a vu celui qui le poussait. Et nul ne sait le nom du chemineau que le réparateur de lignes a découvert le lendemain lorsqu’il s’est enfin décidé à prendre le chemin de la rivière pour remplacer les câbles endommagés. Le corps du chemineau était recouvert d’une fine croûte de gel, sa tête était rejetée en arrière dans un hurlement muet, le devant de son vieux blouson effrangé et le plastron de sa chemise en loques avaient été arrachés à coups de croc. Il était assis dans une flaque de son propre sang qui avait gelé sous lui, et fixait d’un regard vide les câbles abattus, les mains encore levées devant son visage dans une attitude de défense, les doigts pris dans une gangue de glace.
Tout autour du cadavre, on voyait des empreintes. Les empreintes d’un loup.
Avril.
A la mi-avril, les bouffées de pluie et de neige qui se succédaient en rafales font place à de franches averses, et Tarker's Mills est le théâtre d’un événement bouleversant : les premières pousses vertes jaillissent. La glace a fondu sur la mare où Matty Tellingham mène boire ses vaches ; dans les bois, là-bas derrière, les grandes plaques de neige rétrécissent. A ce qu’on dirait, la vieille et merveilleuse magie va opérer une fois de plus. Le printemps va s’amener.
En dépit de l’ombre qui pèse sur eux, les citoyens de la ville célèbrent l’événement à leur modeste façon. La vieille mère Hague prépare de pleines fournées de tartes odorantes qu’elle met à refroidir dehors sur la fenêtre. Le dimanche, à l’église baptiste de la Grâce, le révérend Lester Lowe lit un passage du cantique des cantiques et prononce un prêche sur le thème du Printemps éternel de l’Amour. Dans un registre nettement moins spirituel, Chris Wrightson, le pochard le plus invétéré de la ville, s’offre sa grande biture de printemps et disparaît en titubant dans l’irréelle clarté d’argent d’une lune d’avril déjà grosse. Billy Robertson, patron du pub, l’unique débit de boissons de Tarker's Mills, où il fait également office de barman, le regarde sortir et murmure à Elise Fournier, sa serveuse :
- Si ce loup attrape quelqu’un cette nuit, ça ne pourra être que Chris.
- Ne me parlez pas de ça, répond Elise en frissonnant.
Elise Fournier a vingt-quatre ans et elle ne manque aucun office de l’église baptiste de la Grâce (elle chante même dans la chorale) car elle est secrètement éprise du révérend Lester Lowe. Néanmoins, elle est bien décidée à quitter Tarker's Mills l’été prochain. Béguin ou pas, cette histoire de loup commence à lui faire peur. Dernièrement, l’idée qu’elle récolterait sans doute de meilleurs pourboires à Portsmouth lui a germé dans la cervelle. Et à Portsmouth, s’il y a des loups, ce ne sont jamais que des bipèdes porteurs de caban, de chemise en coton bleu ciel et de maillot rayé.
Par ces nuits où la lune grossit pour la quatrième fois de l’année, Tarker's Mills a du mal à trouver le repos… Toutefois, les journées sont plus rieuses. Chaque après-midi, au-dessus des pelouses du jardin municipal, le ciel se peuple d’une nuée de cerfs-volants.
Brady Kincaid a reçu un Vautour pour son onzième anniversaire. Il a tant de plaisir à sentir la ficelle tressauter dans son poing comme une bestiole affolée et à regarder son cerf-volant tracer des boucles dans l’azur au-dessus du kiosque à musique qu’il en a perdu toute notion du temps. Il a oublié qu’il avait promis de rentrer à l’heure pour le dîner. Il n’a pas remarqué que les autres gamins s’en allaient tour à tour en serrant précieusement leur cerf-volant sous leur bras (ils en ont de diverses formes : tétraèdres ou losanges en toile et grands planeurs à ailes d’aluminium). Il ne s’est pas aperçu qu’il était seul.
A la fin, le jour qui décline et les ombres bleues qui s’étendent lui font comprendre qu’il s’est attardé trop longtemps. D’ailleurs, la lune vient de surgir au-dessus des bois qui bordent le jardin public. C’est une pleine lune de printemps, boursouflée, couleur de feu, qui ne rappelle que de loin les disques livides de la saison précédente, mais à cela, Brady ne prend pas garde ; tout ce qu’il voit, c’est qu’il a oublié l’heure, qu’il va sûrement se faire sonner les cloches par son père… et que la nuit est en train de tomber.
Il a ri en entendant ses copains de l’école débiter des sornettes extravagantes sur le compte de ce loup-garou qui, à les en croire, aurait trucidé Arnie Westrum, Stella Randolph et le chemineau inconnu. Mais à présent, il n’a plus envie de rire. Dans ce crépuscule d’avril que la lune barbouille de sanglantes traînées de braise, ces fables lui paraissent soudain bien trop crédibles.
Il se met à enrouler à toute allure la ficelle sur son dévidoir, arrachant au ciel qui s’obscurcit son Vautour aux yeux injectés de sang. Brady va beaucoup trop vite, et subitement le vent tombe. Du coup, le cerf-volant pique du nez et disparaît de l’autre côté du kiosque à musique.
Brady se dirige vers l’endroit où il est tombé en enroulant sa ficelle au fur et à mesure et en jetant des coups d’œil inquiets par-dessus son épaule. Soudain, la ficelle se met à s’agiter et à se tortiller entre ses doigts. Le mouvement est assez semblable à celui qui anime sa canne à pêche lorsqu’il vient de ferrer une grosse pièce dans le ruisseau en amont des Moulins. Il regarde la ficelle en fronçant les sourcils, et le tiraillement s’interrompt.
Un rugissement assourdissant emplit soudain la nuit, et Brady Kincaid se met à crier. Il croit au loup-garou à présent. Oh oui ! Comme il y croit ! Mais il est trop tard et son cri est couvert par ce grondement de fauve qui s’élève en un crescendo terrifiant pour prendre la consistance d’un hurlement de loup.
Le loup se précipite vers Brady. Il court debout sur ses pattes de derrière. La lune teinte son épaisse toison d’une chaude couleur de flamme, ses yeux verts luisent comme deux lumignons et dans sa patte droite (une patte qui a la forme exacte d’une main d’homme, avec de longues griffes à la place des ongles), il tient le cerf-volant de Brady. Le Vautour agite follement ses ailes.
Brady tourne les talons et détale. Presque aussitôt, deux bras puissants et noueux se referment sur lui ; une odeur de sang et de cannelle envahit ses narines, et le lendemain on retrouve son cadavre décapité adossé au monument aux morts, le ventre ouvert, une main déjà froide crispée sur son cerf-volant.
Le Vautour bat des ailes comme s’il voulait s’envoler tandis que les hommes qui exploraient le parc à la recherche de l’enfant se détournent de cette vision d’horreur, le cœur au bord des lèvres. Le Vautour bat des ailes car une tiède brise de printemps vient de se lever. Il bat des ailes comme s’il savait que ça allait être un jour rêvé pour les cerfs-volants.