MAXENCE FERMINE
NEIGE
À la fin du XIXesiècle, au Japon, le jeune Yuko s’adonne à l’art difficile du haïku. Afin de parfaire sa maîtrise, il décide de se rendre dans le sud du pays, auprès d’un maître avec lequel il se lie d’emblée, sans qu’on sache lequel des deux apporte le plus à l’autre. Dans cette relation faite de respect, de silence et de signes, l’image obsédante d’une femme disparue dans les neiges réunira les deux hommes.
Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et l’amour ont la fulgurance du haïku. On y trouve aussi le portrait d’un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition s’affronte aux forces de la vie.
NEIGE
MAXENCE FERMINE
Au Japon, en 1884, Yuko Akita, âgé de dix-sept ans, annonce la voie dans laquelle il a choisi de s’engager : il sera poète, contre l’avis de son père, un prêtre shintoïste qui estime que la poésie n’est pas un métier mais tout juste un passe-temps. Un poète de la cour Meiji a néanmoins vent des travaux de Yuko, lit ses poèmes, les trouve d’une limpidité admirable mais lui conseille de trouver de nouvelles couleurs et pour se faire de rejoindre un homme qui possède les plus grandes connaissances artistiques, Soséki. Yuko part à la recherche des couleurs de la neige, élément qui le fascine et à partir duquel il compose tous ses haïkus. En traversant les montagnes, il fait une découverte. Il tombe éperdument amoureux du corps d’une jeune fille européenne, à la beauté diaphane, prisonnière des glaces depuis longtemps. Sa rencontre avec Soséki, ancien samouraï, vieux peintre aujourd’hui aveugle, va le guider dans sa quête. Mais le savoir suprême, Yuko ne le trouvera qu’auprès d’une femme, car seul l’amour peut faire naître l’absolu de l’art.
Au fil des dialogues entre le maître et l’élève, la fragilité des choses, les images lumineuses du temps qui passe, la concision du langage ancrent ce récit initiatique dans la tradition et l’esthétique des haïkus dont il tire toute sa substance.
Maxence Fermine a trente-et-un ans. Neige, son premier roman, salué par le public et la critique, a été suivi de deux autres livres, Le Violon noir (Arléa, 2000) et récemment, L’Apiculteur (Albin Michel, 2001).
DU MEME AUTEUR
Le Violon noir - Arlêa, 2000
L'Apiculteur – 2000
Sagesses et malices de Confucius le roi sans royaume – Albin Michel jeunesse, 2001
Opium – Albin Michel, 2002
L’auteur remercie Maurice-Robert Coyaud pour la belle traduction des haïkus. Fourmis sans ombres, Phébus, 1989.
Rien que du blanc à songer
Arthur Rimbaud
I
Yuko Akita avait deux passions.
Le haïku.
Et la neige.
Le haïku est un genre littéraire japonais. Il s’agit d’un court poème composé de trois vers et de dix-sept syllabes. Pas une de plus.
La neige est un poème. Un poème qui tombe des nuages en flocons blancs et légers.
Ce poème vient de la bouche du ciel, de la main de Dieu.
Il porte un nom. Un nom d’une blancheur éclatante.
Neige.
Vent hivernal
Un prêtre shinto
Chemine dans la forêt
Issa
Le père de Yuko était prêtre shintoïste. Il vivait dans l’île d’Hokkaido, au nord du Japon, là où l’hiver est le plus durable et le plus rigoureux.
Il apprit à son fils la puissance des forces cosmiques, l’importance de la foi et l’amour de la nature. Il lui apprit également l’art de composer des haïku.
Un jour d’avril 1884, Yuko eut dix-sept ans. Au sud, à Kyushu, les premiers cerisiers commençaient à fleurir. Au nord du Japon, la mer était encore gelée.
L’enseignement éthique et religieux du jeune homme était désormais terminé. Il était temps pour lui de choisir un métier. Depuis des générations, les membres de la famille Akita se partageaient entre la religion et l’armée. Mais Yuko ne désirait pas plus devenir prêtre que guerrier.
- Père, dit-il le matin de son anniversaire, près de la rivière argentée, je veux devenir poète.
Le prêtre fronça les sourcils d’une manière quasiment imperceptible mais qui trahissait toutefois une profonde déception. Le soleil se reflétait dans la moire de l’eau. Un poisson-lune passa entre les bouleaux puis disparut sous le pont de bois.
- La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème, c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière.
Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son père et lui dit :
- C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.
Le bruit du pot d’eau qui éclate
(L’eau a gelé cette nuit)
Me réveille
Bashô
- Qu’est-ce que la poésie ? demanda le prêtre.
- C’est le mystère ineffable, répondit Yuko. Un matin, le bruit du pot d’eau qui éclate dans la
tête fait germer une goutte de poésie, réveille l’âme et lui confère sa beauté. C’est le moment de dire l’indicible. C’est le moment de voyager sans bouger. C’est le moment de devenir poète.
Ne rien enjoliver. Ne pas parler. Regarder et écrire. En peu de mots. Dix-sept syllabes. Un haïku.
Un matin, on se réveille. Il est temps de se retirer du monde pour mieux s’en étonner.
Un matin, on prend le temps de se regarder vivre.
Première cigale
Dit-il, et il
Pissa
Issa
Les mois passèrent. Durant l’été 1884, Yuko écrivit soixante-dix-sept haïku, tous plus beaux les uns que les autres.
Un matin de soleil sale, un papillon se posa sur son épaule et y laissa une trace étoilée et fragile que lava la pluie de juin.
Parfois, à l’heure de la sieste, il allait écouter le chant des cueilleuses de thé.
Un autre jour, il trouva un lézard mort devant sa porte.